Mercredi 10 juin 2009

Sans un cri ou presque. Dans la salle Maurice-Catelas, du nom d’un de ses fondateurs, en présence de Me Prissaint, huissier à Amiens, le Courrier picard a renoncé de facto hier matin à son statut de Société coopérative ouvrière de production (Scop). A 87,4 % des 167 suffrages exprimés, sur 197 inscrits. Un vote massif, sans remous. Un mail de la direction en a ensuite informé les salariés. Comme l’Yonne républicaine en juillet 2008, le journal régional picard vient de fermer une parenthèse ouverte en 1944. Voulu par le Comité national de la Libération, le titre est né le 16 octobre de la fusion de deux journaux, Picardie nouvelle et l’Echo de la Somme. Soixante-cinq ans après, une assemblée générale extraordinaire des sociétaires, prévue en juin ou en septembre, entérinera la dissolution de la coopérative.

Y avait-il une alternative ? Le référendum organisé par la direction en proposait une, mais pipée d’avance. Le sociétaire pouvait choisir soit la recapitalisation interne mais au prix d’un investissement financier important, soit la refuser. Une énorme majorité a donc coché d’une croix : «Je n’accepte pas de participer à la recapitalisation et demande que la direction du Courrier picard engage un processus de négociations auprès de repreneurs potentiels.» La première solution n’allait pas de soi. Elle supposait que chaque sociétaire mette au pot, à hauteur de 20 000 euros en moyenne, selon une simulation économique réalisée par la direction. Un sacrifice avait été demandé, de la même manière, lors du premier dépôt de bilan en 1985. Mais il s’agissait alors de reverser un mois de salaire.

Gâchis. La somme est aujourd’hui plus conséquente. «Si je demande un emprunt à mon banquier avec pour raison le renflouement du Courrier, vous croyez qu’il va accepter ?» ricane un journaliste. D’autant que, même avec cet effort des sociétaires, la pérennité de l’entreprise n’était pas garantie à terme. «Est-ce concevable de demander aux gens un an de salaire ?» lance Gérard Crignier, chef du service photo, entré au journal en 1968 à 15 ans comme apprenti typographe. Pour certains anciens, le renoncement est un gâchis. «C’est affectif, poursuit Gérard Crignier. Quand on est né dans l’entreprise, on a des liens. Mon père était chef roto, j’ai eu deux oncles et jusqu’à cinq cousins qui ont travaillé ici.»

Si l’issue du référendum n’a guère soulevé d’émotion, c’est parce que la résignation planait depuis un certain temps. La situation économique du journal s’est dégradée depuis quatre ou cinq ans. Le dépôt de bilan se profilait. «C’était inscrit dans les résultats des derniers exercices, explique Daniel Hutier, directeur général depuis cinq mois. La situation s’est délitée au fil des années et la trésorerie est aujourd’hui très tendue.» Les pertes se sont accumulées, atteignant environ 2 millions d’euros, soit la moitié des fonds propres du journal. Une partie du siège a déjà été vendue pour financer un «plan de modernisation sociale» (plan de départs volontaires) qui concerne une vingtaine de personnes au total.

«Les perspectives externes sont défavorables, ajoute Michel Collet , président depuis 2001. La publicité est en baisse, entre -10 et -15 % en mars, et la diffusion s’érode. On ne voit pas comment ça se rétablirait.» Le Courrier picard diffuse actuellement 67 000 exemplaires. Pour rajouter au tableau, il y a la roto. Toujours au siège du journal, rue de la République en centre-ville, elle date de 1976. Et malgré l’ajout récent d’une tour couleur, elle s’essouffle et n’est pas amortie. «Récemment, le journal n’a pas pu paraître en raison d’une panne, raconte Michel Collet. Alors, si demain elle nous lâche…»

«Hargne». Mais de l’avis général, il y avait peut-être pire. Le fameux esprit coopératif n’était plus vraiment là. «Ce qui m’attriste, c’est qu’il semble que ce soit le statut de coopérative qui est remis en cause, estime Francis Lachat, 59 ans, qui fut président de 1989 à 1997, alors qu’il confère une indépendance et une liberté.» On dit que la Scop a peut-être trop profité de ses belles années en s’arrogeant un maximum d’avantages salariaux sans penser à l’avenir. «Mais tous les journaux régionaux ont commis la même erreur», corrige Francis Lachat. «Il n’y a plus d’esprit coopératif chez les plus jeunes, constate Jean-Paul Naninck, près de 60 ans dont quarante-quatre au Courrier picard, responsable du pré-presse, qui part dans neuf mois. En 1985, on avait la hargne jusqu’au bout et on est sorti de l’eau. Aujourd’hui, c’est un petit peu chacun pour soi.»

A contrecœur, le SNJ-CGT avait appelé à voter contre la recapitalisation interne. «Nous savons que la venue d’un repreneur marquera la fin d’une culture coopérative vieille de 65 ans, et qu’elle s’apparentera à un électrochoc.» Le candidat le mieux placé aujourd’hui est la Voix du Nord qui possède déjà 45 % des parts du journal picard en partenariat avec le Crédit agricole et la société Groupama. «Les journalistes CFDT expriment leur inquiétude quant à l’indépendance de la rédaction, au maintien des effectifs et des statuts du personnel», selon Joël Cyprien, de la CFDT. La suite des opérations doit se dérouler «dans la transparence avec un appel d’offres réunissant le maximum de candidats pour celui qui respectera le mieux les intérêts des salariés et le maximum d’indépendance de la rédaction et de la production», estime de son côté le secrétaire du comité d’entreprise, Philippe Fluckiger (SNJ-CGT). Un conseil d’administration se tenait hier après-midi, au cours duquel la Voix du Nord s’est dit prêt à «étudier dans un délai de trois mois» un projet de reprise du quotidien, assorti d’une «réorganisation». Si la Voix du Nord lorgne le Courrier depuis longtemps, il est fin mûr.

 

Liberation.fr

Par franzestedecitron - Publié dans : presse4243 - Communauté : Syndicalisme
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